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L’inévitable confrontation

par Nathalie Richard, co-créatrice de Club Culotté

Qui dit noir, dit blanc,

Qui dit destruction, dit création,

Qui dit déni, dit acceptation,

Qui dit vide, dit plein,

Qui dit mort, dit vie,

Qui dit ténèbres, dit lumière,

Qui dit colère, peur, tristesse dit joie.

Un jour un ami qui n’est plus de ce monde (1) m’a fait l’un des plus beaux cadeaux. Ce cadeau tenait en quelques mots. Des mots qui libèrent, des mots qui transpercent, des mots qui sauvent.

C’était il y a quelques années alors que je brûlais ma vie par les deux bouts dans le frénétique monde de la finance du côté de chez l’oncle Sam. J’avais commencé à plonger dans un état de dépression pudiquement appelé ‘burn out’.

Un jour cet ami attentif à mon évolution m’invite à déjeuner dans sa famille avec quelques amis du côté d’Harlem. Lors de ce déjeuner, je me suis confiée. C’était une nécessité, c’était aussi compliqué. Je ne suis pas quelqu’un de pudique, je suis même très à l’aise avec ma vulnérabilité mais chacun.e a pu en faire l’expérience, l’émotion brute et sombre aussi authentique soit-elle, ça dérange. C’est d’ailleurs quelque chose qui m’a toujours interrogée.

Ça n’a pas raté. Après avoir partagé le mal qui me rongeait, un parfum de malaise s’est mis à flotter, celui qui vous fait amèrement regretter d’avoir osé. Le silence se fait, on entendait une mouche voler. Pas un silence d’harmonie ou de paix, non, un silence lourd, culpabilisant qui donne envie de fuir par tous les moyens qui soient : humour, même approximatif, diminution du propos avec un ‘non mais ça va quand même vous savez’…etc. Vous voyez quoi.

Finalement l’une des personnes présente, après de longues secondes, rompt enfin ce silence : ‘En fait Nathalie, tu es malheureuse.’ 

Ces mots on fait l’effet d’une bombe en moi, comme un verdict qui tombait. Je me suis soudainement sentie affreusement coupable et condamnée, moi reconnue pour ma joie, mon énergie, mon enthousiasme sans faille je faisais défaut à ce que je croyais être ou devoir être.

Dans ce monde où l’injonction au bonheur est reine, où les gens malheureux sont persona non grata, au moment où j’étais en passe d’accepter honteusement cette étiquette qui gratte de lonely frenchie malheureuse, au moment où les mots de résignation allaient franchir le bord de mes lèvres, mon ami s’exclame, à la fois agacé et si plein de sérénité sur un ton d’une surprenante détermination, dans une énergie empreinte de cette sagesse qui vient de loin : ‘Mais Nathalie n’est pas malheureuse, elle se sent simplement incomplète.’

Il est difficile de retranscrire fidèlement ce que j’ai ressenti à ce moment précis si ce n’est dire qu’une immense vague de gratitude s’est instantanément emparée de moi, une vague de reconnaissance, celle d’être enfin vue. Celle d’être perçue exactement telle que je me sentais. Mon cœur tout flétri s’est alors rempli d’une joie et d’un amour que je n’avais pas ressenti depuis des semaines, des mois.

Moi, si pleine de confusion, je me demandais comment les mots de mon ami pouvaient être si justes, si parfaits. La magie du lien humain venait d’opérer.

En moi coulait la douce sensation d’un moment suspendu, comme si tout s’éclairait dans la chambre noire où je me trouvais, comme si on venait de me tendre la clé. En un instant, J’étais libérée.

Biensur, il a fallu quelques mois pour reprendre possession de mon chemin mais ces mots m’ont réveillée de la torpeur qui me paralysait et ont sans aucun doute déclenché ma guérison en me montrant délicatement que les ressources je les avais en moi, que je n’étais pas condamnée. J’ai compris que j’avais le pouvoir de révéler et de me réconcilier avec une partie de moi encore, inaccomplie, inexplorée. Ces mots m’ont autorisée à me compléter.

Cette dépression a été pour moi un chemin d’initiation. J’ai eu de la chance, je crois que mon ami avait ce talent, cette finesse de perception pour trouver les bons mots pour la bonne personne au bon moment, peu de mots mais des mots laser qui tombe justes comme un rubix cube qui se termine parfaitement, comme un bloc de tetris qui rentre exactement où il faut comme un plan de l’agence tous risques sans accroc. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ?

Il y a quelques jours, j’écoutais Glenn Albrecht, ce vieux sage comme j’aime affectueusement dire, cet ancien professeur australien d’études environnementales notamment connu pour sa paternité du terme solastalgie qui permet de nommer cette détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux.

Notre penseur explique dans son ouvrage Earth emotions que la crise civilisationnelle que nous vivons est avant tout émotionnelle. Si cela vous surprend tant mieux et je suis à votre disposition pour en parler.  

Glenn Albrecht nous explique que cette crise réclame à chacun.e une confrontation avec soi, une introspection inconfortable pour examiner le rôle que l’humanité, donc que chacun.e d’entre nous, joue dans sa propre destruction.

Mais si l’humanité est capable de destruction c’est parce que son complémentaire est aussi là en nous.

Autrement dit le ‘négatif’ n’est négatif que parce qu’existe aussi le positif. Le bien n’existe que parce que le mal existe. Si nous sommes capables de destruction, nous sommes tout autant capable de création. C’est le principe de complétude, tout est équilibre.

Donc poursuivons. Le professeur Albrect nous indique que plus nous allons loin dans la destruction du vivant, plus nous réveillons le besoin de création et de préservation. Nous sommes aujourd’hui au ‘tipping point’ de cette confrontation, de ce que l’on appelle l’anthropocène, de l’humain au centre du monde tout puissant et épuisant son environnement.

Cette hallucination collective réveille l’ère du symbiocène

Pour la voir advenir, il nous faut individuellement œuvrer à nous compléter, à cultiver en nous les valeurs d’harmonie hypotrophiées : harmonie avec soi, avec les autres, avec le vivant. Ne plus marcher sur une mais sur nos deux jambes, ne plus vivre qu’avec notre tête mais aussi avec notre corps et notre cœur.

Pour opérer cette révolution, cette complétude, pour accomplir notre nature, Glenn Albrecht nous invite à contrarier intentionnellement ce que l’on considère aujourd’hui la norme, le conventionnel, ce qui est admis.

Il nous invite à nous rebeller, à suivre la jeune génération qui nous ouvre la voie, à contrarier le modèle actuel et inventer celui d’un futur désirable. 

Contrairement à ce que beaucoup pensent, nous ne sommes pas impuissants, nous sommes simplement incomplets. Il faut le réaliser. Les ressources sont en nous. Il faut plonger pour les trouver.

C’est donc l’heure de la confrontation.

Allons donc faire un tour à l’intérieur, passons y du temps, ayons le courage d’aller voir où nous en sommes, constater nos manques, identifier nos vrais besoins, accepter de voir ce qui débloque, là ou l’on fuit, là où l’on est dans le déni mais aussi ce qui compte vraiment au fond, traverser nos émotions pour retrouver la joie. Attention, ça permet de devenir grand.e !

C’est à la portée et la responsabilité de chacun.e.

Cette confrontation c’est à la fois la voie vers notre complétude et notre contribution. 

 (1) Thibaut si tu me reçois, gratitude infinie mon ami, tes mots ont changé ma vie.